Enchanté, moi c'est Maurice : Maubeuge.
Maubeuge, c'est pas une ville facile à aimer.
Au début du siècle Maubeuge était un centre industriel et militaire important. De cette époque, survivent quelques vestiges Art Déco, dont la piscine, une des plus vieilles de France.
Mais la seconde guerre mondiale est passée par là. Le coeur de la ville est détruit à plus de 90%.
La reconstruction après guerre est l'oeuvre de Lurçat, un architecte communiste.
Lurçat, il avait pourtant plein de bonnes idées.
Il a conservé la majeure partie des fortifications de Vauban.
Il a construit un tas de petites maisons avec des espaces de convivialité un peu partout.
Sachant sous 20 ans la religion aurait disparu, ce n'est que contraint et forcé qu'il a construit une église. Eglise qui ressemble surtout à une salle de spectacle et plus petite qu'un des immeubles voisin. Pas question que les curés dominent la ville !
Le style était furieusement moderne il y a 40 ans.
Mais les gens n'ont pas compris l'esprit du projet. Ou plus exactement, le projet n'était pas adapté aux gens.
Aujourd'hui les espaces de convivialité entre les maisons servent de parking ou sont laissés à l'abandon.
Puis la crise économique est arrivée, les usines ont fermé et le taux de chomage atteint aujourd'hui 25%. Le revenu moyen d'un foyer n'est que les deux tiers de la moyenne nationale.
Maubeuge, c'est le seul coin de métropole qui ait été classé Objectif 1 par l'Europe. Mais les crédits n'ont même pas été demandé.
Grâce à l'élargissement, Maubeuge a réussi à intégrer la catégorie Objectif 2.
Quant au département, à la région et à l'état, ils ont concentré leurs dépenses sur Lille et la côté d'Opale de façon à créér un pôle positif qui tirerait la région.
Résultat Maubeuge est enclavée en plein coeur de la banane économique.
Une fois, un sous préfet compétent avait commencé à faire bouger les choses. Mais il a bien vite été promu en Corse où il s'est fait descendre par une bande d'abrutis à moto.
Et si la route vers Valenciennes a bien été construite, les trains sont supprimés et les autres projets, notament ceux dirigés vers la Belgique toute voisine, sont bloqués en raison d'une suppression de crédits par le ministère de l'aménagement du territoire. Sarko, si tu nous entends...
La ville qui avait tant brillé est aujourd'hui éteinte.
Mais quand Maurice arrive à Maubeuge, il ne sait pas tout ça. Lui il voit avec ses yeux de 10 ans.
Il voit qu'on le met dans l'établissement, privé, Notre Dame de Grâce. Il découvre la discipline rigide, un peu à l'ancienne.
Les enfants qu'il cotoie sont ceux de la petite bourgeoisie locale. (Il n'y a plus de grands bourgeois à Maubeuge.)
Leurs parents ont fui le centre ville, tous les matins on les dépose en voiture et le soir c'est maman qui vient les chercher.
Vu ses origines, Maurice aurait dû faire partie de ce milieu. Et de ces années de contacts il gardera d'ailleurs quelques réflexes. Mais, et il ne s'agissait pas là d'un choix délibéré, jamais il ne s'identifie aux valeurs de ses camarades.
Chaque année, il est le seul non baptisé de sa classe (avec Rachid, mais lui il compte pas).
Tous les élèves qu'il rencontre sont évidemment, naturellement, de droite. Pas politiquement, c'est trop tôt. Mais leur hatitude, leur façon de se comporter, de parler, certaines remarques, ...
A douze ans, Maurice lui lit la "Décennie Mitterand". En seconde, c'est 1984 et le Coup d'Etat Permanent. Deux livres qui le marqueront profondément.
A peine un an après l'arrivée à Maubeuge, Maman Legrand part travailler à Paris et Papa Legrand à Varsovie. On les voit parfois le weekend.
C'est Soeur Legrand, en math sup' puis math spé qui va s'occuper de Maurice. Puis lorsque soeur Legrand est partie faire son école, c'est Papa Legrand qui, revennu sur Paris, passe un soir sur deux, sur trois à Maubeuge.
A Maubeuge, Maurice est un des seuls à habiter le centre ville. Les chouettes copains sont tous très loins. Hors de portée si l'on n'a pas de voiture.
La rupture par rapport à Villeneuve mène naturellement Maurice à un rejet de Maubeuge. Rejet qui s'il n'est pas violent n'en n'est pas moins très profond. Et il faudra bien des années à Maurice pour le combler.
Quand il rentre le soir dans la maison trop grande pour deux, Maurice n'a pas grand chose à faire.
Il fait ses devoirs un peu plus assidument que la moyenne, il a toujours eu des facilités, il joue à l'ordinateur, il regarde la télé, mais surtout il réflêchit.
Pas à des grands problèmes, pas non plus de la poésie ou à de la littérature.
Non, Maurice, il a un sujet de prédilection, lui même.
Il s'analyse. Un point sur lequel il a d'ailleurs peu changé.
Dès qu'il pense à quelque chose, il se demande pourquoi il y a pensé. Quand il fait, ou ne fait pas, il se demande pourquoi. Il éprouve, il se demande pourquoi.
Au final, Maurice, il pense assez bien se connaître. Les bons côtés dans un premier temps. Puis les mauvais.
Cette connaissance est à double tranchant car Maurice remarquant chez l'autre une qualité qu'il n'a pas se met spontanément en position d'inférieur.
Faute de contacts, Maurice parle de moins en moins. Même en société. Il écoute et observe.
L'observation c'est l'autre grande occupation de Maurice. Il regarde les gens, leurs actes et leurs motivations.
Se développe alors chez lui une vision très froide, très mécanique des êtres humains.
Mais Maurice se connaissant, s'appliquant la même 'grille de lecture', ne sait certainnement pas le jugement qu'il s'appliquerait. C'est pourquoi il ne peut se permettre de juger les autres. Ca aussi lui est resté.
La raréfaction des contacts les rend d'autant plus précieux. Et pour ne pas risquer de les perdre plus, Maurice devient ce que l'on attend de lui. Il multiplie les rôles, avec ses parents, sa soeur, ses amis, ses professeurs, ...
Souvent il observe, sent ce qui plaiera et adopte le masque correspondant.
C'est devenu naturel pour lui et il s'en rend cruellement compte. Il n'agit plus que pour le regard des autres.
Ne pouvant déplaire, Maurice est arrivé, sans même le faire exprès, à oublier sa propre personnalité, ses propres passions, ses colères et ses amours.
Par bien des aspects Maurice n'a pas eu d'adolescence. A qui s'oppposer ? Il sent bien qu'il passe directement de l'enfance aux regrets.
Les années s'écoulent, Maurice n'a aucune idée de ce qu'il fera plus tard, il est devenu totalement passif ne faisant plus que répondre aux impulsions extérieures.
Il ne regarde plus vers l'avant, et à peine vers le haut et presque uniquement vers.
Lorsqu'il obtient son bac en 1998, Maurice ne s'aime plus beaucoup.
Au début du siècle Maubeuge était un centre industriel et militaire important. De cette époque, survivent quelques vestiges Art Déco, dont la piscine, une des plus vieilles de France.
Mais la seconde guerre mondiale est passée par là. Le coeur de la ville est détruit à plus de 90%.
La reconstruction après guerre est l'oeuvre de Lurçat, un architecte communiste.
Lurçat, il avait pourtant plein de bonnes idées.
Il a conservé la majeure partie des fortifications de Vauban.
Il a construit un tas de petites maisons avec des espaces de convivialité un peu partout.
Sachant sous 20 ans la religion aurait disparu, ce n'est que contraint et forcé qu'il a construit une église. Eglise qui ressemble surtout à une salle de spectacle et plus petite qu'un des immeubles voisin. Pas question que les curés dominent la ville !
Le style était furieusement moderne il y a 40 ans.
Mais les gens n'ont pas compris l'esprit du projet. Ou plus exactement, le projet n'était pas adapté aux gens.
Aujourd'hui les espaces de convivialité entre les maisons servent de parking ou sont laissés à l'abandon.
Puis la crise économique est arrivée, les usines ont fermé et le taux de chomage atteint aujourd'hui 25%. Le revenu moyen d'un foyer n'est que les deux tiers de la moyenne nationale.
Maubeuge, c'est le seul coin de métropole qui ait été classé Objectif 1 par l'Europe. Mais les crédits n'ont même pas été demandé.
Grâce à l'élargissement, Maubeuge a réussi à intégrer la catégorie Objectif 2.
Quant au département, à la région et à l'état, ils ont concentré leurs dépenses sur Lille et la côté d'Opale de façon à créér un pôle positif qui tirerait la région.
Résultat Maubeuge est enclavée en plein coeur de la banane économique.
Une fois, un sous préfet compétent avait commencé à faire bouger les choses. Mais il a bien vite été promu en Corse où il s'est fait descendre par une bande d'abrutis à moto.
Et si la route vers Valenciennes a bien été construite, les trains sont supprimés et les autres projets, notament ceux dirigés vers la Belgique toute voisine, sont bloqués en raison d'une suppression de crédits par le ministère de l'aménagement du territoire. Sarko, si tu nous entends...
La ville qui avait tant brillé est aujourd'hui éteinte.
Mais quand Maurice arrive à Maubeuge, il ne sait pas tout ça. Lui il voit avec ses yeux de 10 ans.
Il voit qu'on le met dans l'établissement, privé, Notre Dame de Grâce. Il découvre la discipline rigide, un peu à l'ancienne.
Les enfants qu'il cotoie sont ceux de la petite bourgeoisie locale. (Il n'y a plus de grands bourgeois à Maubeuge.)
Leurs parents ont fui le centre ville, tous les matins on les dépose en voiture et le soir c'est maman qui vient les chercher.
Vu ses origines, Maurice aurait dû faire partie de ce milieu. Et de ces années de contacts il gardera d'ailleurs quelques réflexes. Mais, et il ne s'agissait pas là d'un choix délibéré, jamais il ne s'identifie aux valeurs de ses camarades.
Chaque année, il est le seul non baptisé de sa classe (avec Rachid, mais lui il compte pas).
Tous les élèves qu'il rencontre sont évidemment, naturellement, de droite. Pas politiquement, c'est trop tôt. Mais leur hatitude, leur façon de se comporter, de parler, certaines remarques, ...
A douze ans, Maurice lui lit la "Décennie Mitterand". En seconde, c'est 1984 et le Coup d'Etat Permanent. Deux livres qui le marqueront profondément.
A peine un an après l'arrivée à Maubeuge, Maman Legrand part travailler à Paris et Papa Legrand à Varsovie. On les voit parfois le weekend.
C'est Soeur Legrand, en math sup' puis math spé qui va s'occuper de Maurice. Puis lorsque soeur Legrand est partie faire son école, c'est Papa Legrand qui, revennu sur Paris, passe un soir sur deux, sur trois à Maubeuge.
A Maubeuge, Maurice est un des seuls à habiter le centre ville. Les chouettes copains sont tous très loins. Hors de portée si l'on n'a pas de voiture.
La rupture par rapport à Villeneuve mène naturellement Maurice à un rejet de Maubeuge. Rejet qui s'il n'est pas violent n'en n'est pas moins très profond. Et il faudra bien des années à Maurice pour le combler.
Quand il rentre le soir dans la maison trop grande pour deux, Maurice n'a pas grand chose à faire.
Il fait ses devoirs un peu plus assidument que la moyenne, il a toujours eu des facilités, il joue à l'ordinateur, il regarde la télé, mais surtout il réflêchit.
Pas à des grands problèmes, pas non plus de la poésie ou à de la littérature.
Non, Maurice, il a un sujet de prédilection, lui même.
Il s'analyse. Un point sur lequel il a d'ailleurs peu changé.
Dès qu'il pense à quelque chose, il se demande pourquoi il y a pensé. Quand il fait, ou ne fait pas, il se demande pourquoi. Il éprouve, il se demande pourquoi.
Au final, Maurice, il pense assez bien se connaître. Les bons côtés dans un premier temps. Puis les mauvais.
Cette connaissance est à double tranchant car Maurice remarquant chez l'autre une qualité qu'il n'a pas se met spontanément en position d'inférieur.
Faute de contacts, Maurice parle de moins en moins. Même en société. Il écoute et observe.
L'observation c'est l'autre grande occupation de Maurice. Il regarde les gens, leurs actes et leurs motivations.
Se développe alors chez lui une vision très froide, très mécanique des êtres humains.
Mais Maurice se connaissant, s'appliquant la même 'grille de lecture', ne sait certainnement pas le jugement qu'il s'appliquerait. C'est pourquoi il ne peut se permettre de juger les autres. Ca aussi lui est resté.
La raréfaction des contacts les rend d'autant plus précieux. Et pour ne pas risquer de les perdre plus, Maurice devient ce que l'on attend de lui. Il multiplie les rôles, avec ses parents, sa soeur, ses amis, ses professeurs, ...
Souvent il observe, sent ce qui plaiera et adopte le masque correspondant.
C'est devenu naturel pour lui et il s'en rend cruellement compte. Il n'agit plus que pour le regard des autres.
Ne pouvant déplaire, Maurice est arrivé, sans même le faire exprès, à oublier sa propre personnalité, ses propres passions, ses colères et ses amours.
Par bien des aspects Maurice n'a pas eu d'adolescence. A qui s'oppposer ? Il sent bien qu'il passe directement de l'enfance aux regrets.
Les années s'écoulent, Maurice n'a aucune idée de ce qu'il fera plus tard, il est devenu totalement passif ne faisant plus que répondre aux impulsions extérieures.
Il ne regarde plus vers l'avant, et à peine vers le haut et presque uniquement vers.
Lorsqu'il obtient son bac en 1998, Maurice ne s'aime plus beaucoup.
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